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Petite histoire du fait divers

Qu’est-ce que le fait divers ?

Le fait divers désigne un événement de la vie quotidienne n'ayant aucune portée générale : meurtre, accident, vol, enlèvement… Il n'appartient à aucune actualité : ni politique, ni économique, ni sociale et est donc inclassable. Il a pu être qualifié de « rebut inorganisé des nouvelles informes1 », ou encore de « poubelle de l'information », terme régulièrement employé par les journalistes. Néanmoins, il trouve souvent une place dans une rubrique particulière.

Les faits divers les plus couverts médiatiquement sont les homicides. Surtout s'ils tardent à être résolus, ces derniers « passionnent le public car ils reposent le plus souvent sur une énigme : celle d'une personnalité, d'un mobile ou d'un objet2 ».

Par nature, le fait divers est à la fois banal et extraordinaire, sordide et sacralisé. Il a toujours intrigué le lecteur, mais aussi horrifié et fasciné.

Au XIXe siècle, avant que le terme de « faits divers » n'apparaisse, la presse parlait de « nouvelles curieuses ou singulières ».

Le fait divers et le succès de la presse populaire (XVIIe-XIXe siècles)

Avant d'être éditées dans les journaux, ces nouvelles sont imprimées sur des feuilles volantes et circulent par les colporteurs qui les vendent à la criée. Il s'en publie un grand nombre par exemple lors de l'assassinat du duc de Guise, en 15883.

La naissance des gazettes4 au XVIIe siècle, puis l'explosion de la presse écrite au cours du XIXe siècle, consacrent le fait divers.

Le terme apparaît pour la première fois en 1863 dans Le Petit Journal, quotidien bon marché vendu 5 centimes. Son prix et le foisonnement de faits divers qu'il présente attirent les foules. Le fait divers est devenu ainsi populaire et constitue un atout commercial majeur pour la presse. Premier journal porté sur le sensationnel, il dépasse les 500 000 exemplaires avec l'affaire Troppmann, en 1869.

L’affaire Troppmann, un fait divers à succès

Le 20 septembre, six cadavres sont découverts dans un champ, non loin de Pantin. Il s’agit des corps poignardés, égorgés, éventrés, d’une femme enceinte et de ses cinq enfants. Le mari et le fils aîné, Jean et Gustave Kinck, introuvables, sont tout d’abord soupçonnés. Le 25 septembre, Jean-Baptiste Troppmann est arrêté au Havre après avoir fui un simple contrôle de papiers. On retrouve sur lui le portefeuille de Jean Kinck, et le jeune homme reconnaît avoir participé au sextuple meurtre, mais accuse Jean et Gustave. Pourtant, le corps de ce dernier est découvert le lendemain, toujours à Pantin. Celui du père est retrouvé deux mois plus tard en Alsace. Jugé par la Cour d’Assises de Paris à la fin du mois de décembre, Troppmann est guillotiné le 19 janvier 18705.

L'affaire Troppmann défraye la chronique et donne lieu à un feuilleton quotidien à succès dans Le Petit Journal. Elle inspire les artistes en tout genre, notamment des chansonniers et écrivains, de Flaubert à Rimbaud6.

Le fait divers en littérature

Le fait divers constitue une source inspiratrice pour les écrivains au XIXe siècle. Souvent eux-mêmes journalistes, ils lisent Le Petit Journal, Le Petit Parisien, La Gazette des tribunaux7. Cette dernière, selon Honoré de Balzac, « publie des romans autrement faits que ceux de Walter Scott, qui se dénouent terriblement, avec du vrai sang et non avec de l'encre8. »

Certains romanciers s'improvisent même détectives. Edgard Allan Poe s'approprie la mort énigmatique de Mary Cecilia Rogers9, une jeune New-Yorkaise dont le corps fut repêché en 1841 à Hoboken, dans Le Mystère de Marie Roget10.



Edgar A. Poe, The Mystery of Marie Roget, illustration, anonyme, 1852.


Au XXe siècle, le fait divers continue à inspirer les écrivains. Ainsi, Félix Fénéon publie en 1906, dans Le Matin de Paris ses célèbres Nouvelles en trois lignes. Ces brèves cinglantes résument une catastrophe et révèle l'absurdité du monde.

Parmi les nombreuses œuvres inspirées d'un fait divers, on peut citer Les Bonnes de Jean Genet (1947), Le Dalhia noir de James Ellroy (1987), L'adversaire d'Emmanuel Carrère, ou encore Claustria11 de Régis Jauffret (2011).

Le fait divers a aussi inspiré d'autres domaines que la littérature comme le cinéma avec La Cérémonie de Claude Chabrol (1995) ou plus récemment À l'Origine de Xavier Giannoli (2009) parmi tant d'autres.

Notes

1. In Essais critiques, Roland Barthes, 1964.

2. Site de la CLEMI (Centre de liaison de l'enseignement et des médias de l'information).

3. Bernard Oudin, Le Crime, entre horreur et fascination, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », 2010, p. 50.

4. Les feuillets imprimés sont publiés pour la première fois de façon périodique dans La Gazette de France, fondée par Théophraste Renaudot en 1631.

5. Martin Youenn, « L’affaire Troppmann : le crime du siècle ? », Nord Éclair, 17 juillet 2011.

6. Le Comte de Lautréamont cite l'affaire Troppman, Les chants de Maldoror, Poésies I, 1868.

7. Stendhal, Le Rouge et le Noir (Paris, Levasseur, 1830), Gustave Flaubert, Madame Bovary  (Revue de Paris, 1857), Émile Zola, La Bête humaine, Les Rougon Macquart, (Paris, Charpentier, 1890). 8. Modeste Mignon, 1844.

9. Bernard Oudin, Le Crime, entre horreur et fascination, p.102.

10. Nouvelle publiée en plusieurs livraisons de 1842 à 1845.

11. Jean Genet, Les Bonnes (Gallimard, 1947), James Ellroy, Le Dahlia noir (Rivages, 1987), Emmanuel Carrère, L’Adversaire (POL, 2000), Régis Jauffret, Claustria (Seuil, 2011).